Mot du collectif Montréal Antifasciste

Il y a quelque temps, un jeune homme nous a écrit pour nous demander si nous serions disposé·es à retirer son nom et ses coordonnées d’un article que nous avions publié quelques années auparavant, compte tenu du cheminement qu’il avait fait dans l’intervalle et qui l’avait conduit à prendre ses distances du milieu nationaliste blanc. Après quelques échanges avec lui pour nous assurer de sa bonne foi et du sérieux de sa démarche, nous avons décidé d’accéder à sa demande, et avec sa permission, nous reproduisons ici le témoignage qu’il a tenu à nous livrer. Il s’agit d’un bel exemple d’introspection et d’évolution personnelle, que nous sommes ravi·es de partager.

 

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À l’été 2021, sortait à mon propos un article sur le site de Montréal Antifasciste. Dans cet article, l’ensemble de mes activités militantes en ligne et sur le terrain ont été exposées. C’est afin de pouvoir tourner la page sur cette période de ma jeunesse que j’écris aujourd’hui ce texte, afin de réparer les erreurs du jeune en perte de repères que j’étais.

De jeune lambda à militant d’extrême droite

J’ai passé une enfance somme toute assez normale, ne me questionnant pas particulièrement sur les enjeux sociétaux du moment, chose que je considérais avec une certaine distance (ce qui est sans doute sain pour n’importe quel enfant); j’ai progressivement développé un goût pour la géographie et l’histoire, sans pour autant m’intéresser à la question d’un quelconque positionnement idéologique.

Vers quatorze et quinze ans, je me suis petit à petit politisé, embrassant d’abord des convictions souverainistes classiques. C’est à ce moment que je suis tombé sur la chaîne YouTube (encore existante sur la plateforme à l’époque) Nomos-TV, animée par le non moins très charismatique Alexandre Cormier-Denis; pour le jeune en recherche de sens que j’étais à l’époque, ce fut une claque monumentale : j’avais en face de moi une vision articulée à contre-courant du monde dans lequel j’évoluais. Il y avait derrière la parole de cet orateur hors du commun une incroyable aura de révolte, un bouleversement complet de tout ce qu’on m’avait alors appris quant à la politique; c’est cette révolte qui m’a immédiatement séduite.

Selon la nouvelle vision des choses qui m’était offerte, le Québec était menacé d’un changement complet d’identité en raison de la menace posée par le nombre de nouveaux arrivants en provenance de l’étranger, notamment d’Afrique et du Proche-Orient. Les animateurs de cette chaîne prophétisaient « l’islamisation » de l’espace public, « l’ensauvagement » de la société ainsi que la « disparition » de la nation québécoise. De la nécessité de faire du Québec un pays indépendant, je suis passé à la crainte du grand remplacement de la population blanche du Québec et, plus largement, de l’Occident. À partir de ce moment, l’avenir du Québec sur le plan ethnique était la principale question qui m’animait idéologiquement, nourrissant quotidiennement cette angoisse en suivant chaque nouvelle vidéo publiée sur Nomos-TV et en m’intéressant à tout le contenu de droite nationaliste que je pouvais trouver en ligne.

C’est vers début 2020, après avoir fait la « rencontre » sur internet de deux autres personnes avec qui je partageais l’essentiel des idées, que j’ai ouvert en collaboration avec ceux-ci une page s sur Instagram. Cette page avait une visée explicitement politique, travaillant à la publication de memes de droite et nationalistes. Nous avons éventuellement forgé des liens avec plusieurs autres personnes de cette sphère d’internet, tant au Québec qu’à l’international. Dès le début de la page, j’y publiais un contenu tout à fait haineux à l’égard des personnes trans, des Québécois d’origine étrangère et des musulmans; le niveau de haine n’a, tout au long de l’existence de cette page, fait que s’accroître en intensité. Mon activité en ligne, au-delà de cette page, se concentrait principalement autour d’un groupe de discussion privée créée dans le but d’établir des liens plus étroits avec certains des abonnés de la page (à noter qu’à notre plus haut, nous cumulions un nombre non négligeable d’à peu près 1400 abonnés, si ma mémoire ne me fait pas défaut).

En parallèle, j’agissais hors d’internet : j’ai acheté ma carte de membre au Bloc Québécois ainsi qu’au Parti conservateur du Québec, espérant pouvoir participer à mon humble niveau à une droitisation accrue de ces partis (pour ce qui en était du PCQ, l’objectif était surtout de « nationaliser » le discours, démarche que je ne menais pas seul par ailleurs). Hors d’internet, je me suis également lié à certains militants du défunt Front canadien-français, aujourd’hui impliqués dans le groupe identitaire Nouvelle Alliance.

Au niveau idéologique, j’étais devenu un intransigeant de la composition ethnique du Québec, considérant que cette lutte pour la « survie de la race » devait être au cœur de toute option politique viable. L’Islam était à mes yeux la plus grande menace à la pérennité de la civilisation occidentale, applaudissant en conséquence chaque action menée ici et dans le reste du monde à l’encontre des fidèles du prophète Mohammed (lois contre le port du hijab, refus de l’immigration musulmane et même exactions commises par Israël contre les Palestiniens). Dans mon catalogue des personnalités que j’admirais, au-delà de Cormier-Denis (dont je suivais avidement la moindre sortie publique), figuraient Maurice Duplessis, Jean-Marie Le Pen, Éric Zemmour et Augusto Pinochet. Tout en flirtant avec un imaginaire fascisant, voire fasciste, je m’amusais à pousser de plus en plus loin les limites du racisme décomplexé.

Cette période durant laquelle je me croyais à l’abri de la moindre réponse de mes adversaires s’est brutalement terminée au moment de la parution de l’article de Montréal Antifasciste; mon identité ainsi que celle de plusieurs membres du groupe de discussion étaient révélées. Les autres collaborateurs de la page ont immédiatement quitté le navire, me laissant seul à gérer le projet que nous menions jusqu’alors ensembles. J’ai en parallèle eu à gérer une vie personnelle plutôt chaotique, en partie en raison des conséquences de la parution de cet article sur mes relations personnelles ainsi qu’en raison de l’accroissement illimité de mes obsessions politiques d’alors (et d’autres choses encore dont je ne sens pas le besoin d’en faire l’exposé ici). Cette période de ma vie a duré un peu plus d’un an, ayant au cours de celle-ci finalement décidé d’abandonner le projet que je menais sur Instagram (après avoir tenté sans succès de renouveler la formule).

 

S’extirper du marasme

C’est vers dix-sept ans, juste après la fin de mes études secondaires, que j’ai commencé à remettre en question mes idées. Sous l’impulsion de la pensée de divers auteurs (puisque c’est au courant de cette période que je me suis enfin sérieusement mis à la lecture, passion qui m’anime toujours), j’ai découvert la possibilité d’un recentrage de ma vie intérieure vers un élan plus spirituel. J’ai pris goût à la découverte des différentes traditions du monde, univers qui m’était alors inconnu au-delà des préjugés. J’ai vu en commun à toutes ces traditions une même sagesse, ce qui bouleversait alors mes conceptions favorables à une suprématie de l’Occident. J’ai vu la grandeur du monde, la profondeur des textes sacrés non chrétiens, la beauté des autres cultures. Bien entendu, c’est un processus qui s’est étalé sur à peu près un an, cela ne s’est pas fait du jour au lendemain.

Vers mes dix-huit ans, j’ai compris l’ampleur de mon erreur initiale; j’ai renoncé à mes engagements militants (à l’exception depuis de quelques participations à des marches en soutien à la Palestine, ce qui n’est pas mal pour l’ancien islamophobe virulent que j’étais), repositionné entièrement mes positions et pris goût à la découverte de l’inconnu. J’ai également ouvert mes horizons intellectuels, lisant Platon, Arendt, Camus (celui qui n’exècre pas l’étranger) et Adorno, entre autres. Je peux donc aujourd’hui, à vingt et un ans, dire que je suis enfin sorti de ce tourbillon de haine dans lequel je me suis engouffré plus jeune. C’est avec ce bagage, malgré tout formateur, que j’observe avec inquiétude l’avancée d’un discours de rejet de l’autre partout en Occident, sachant parfaitement quelles idées y trouvent leur bénéfice. Alors que l’Europe sombre dans un rejet affirmé d’une partie non négligeable de sa propre population (parce que oui, faut-il le rappeler à certains, les Européens issus de l’immigration sont européens à part entière); que les États-Unis basculent dans un projet dystopique alliant autoritarisme, capitalisme débridé et éventuellement projet d’Homme nouveau augmenté par la Technique; que les Québécois se jettent en partie dans un esprit de méfiance envers leurs compatriotes musulmans; il est important de garder le cap et de ne pas se laisser abattre par la tournure des évènements. Non, la victoire de l’extrême droite sur le plan des idées n’est pas une fatalité.

Partout où cela est possible, il faut mettre en déroute la rhétorique identitaire et exposer les mensonges de ceux qui tentent de nous monter les uns contre les autres, alors que l’Humanité fait face à un danger existentiel sans précédent dû à l’effet de notre mode de vie consumériste sur le climat.

Si j’écris ce texte aujourd’hui, c’est non seulement pour rattraper mes erreurs, mais également pour insuffler un peu d’espoir : tant qu’il y aura encore assez d’espace dans le monde des idées et dans la discussion pour que des gens puissent se libérer de ce carcan, traverser le mur et se rendre compte de leurs erreurs – comme cela fut mon cas –, tout n’est pas fini.