Une version écourtée de ce texte a été produite spécialement pour le dossier « Démasquer la réaction » inclus dans le no 98 de la revue À Babord (décembre 2023). Voici la version intégrale du même texte. Illustration: Alex Fatta

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Le collectif Montréal Antifasciste (MAF) s’est constitué au printemps 2017 en réaction directe aux discours xénophobes et islamophobes portés dans l’espace public de manière de plus en plus décomplexée par des organisations de type national-populiste, comme La Meute, et des formations à caractère franchement néofasciste, comme Atalante Québec. Au cours des années suivantes, le collectif a exercé une veille constante de ces courants et de leurs protagonistes, cartographié l’extrême droite québécoise et exposé au public un certain nombre d’individus et de groupuscules fascistes et néonazis, en plus de publier périodiquement sur son site Internet des analyses de la conjoncture et des synthèses sous forme d’état des lieux. Bien qu’il se soit en même temps employé à coordonner de nombreuses mobilisations pour faire barrage aux fachos, il est raisonnable d’affirmer que le travail de veille et d’information est devenu au fil des ans l’activité centrale du groupe.

À l’origine, toutefois, cette activité était destinée à s’inscrire dans la mise en forme d’une coalition antiraciste/antifasciste plus large. L’intention explicite, formulée notamment à l’occasion d’une assemblée de fondation, à l’été 2017, était de sortir des circuits militants habituels dans un effort de « construction d’un mouvement ». Cette ambition a notamment donné lieu à une série de grandes manifestations contre la haine et le racisme à Montréal entre 2017 et 2019. Malheureusement, sous l’effet combiné de la fatigue et des difficultés inhérentes à ce type de démarche (sans rien dire des effets paralysants de la pandémie de COVID-19), les efforts de coalition se sont essoufflés et le collectif s’est peu à peu replié sur les activités décrites ci-dessus.

Malgré ce recul, MAF a toujours insisté sur l’importance de tendre collectivement vers une extension du domaine de la lutte  antifasciste. En l’absence d’un mouvement organisé comme celui qu’animaient, par exemple, les militant·es du réseau Anti-Racist Action dans les années 1990, nous croyons que les mouvements progressistes ont le devoir de réfléchir sérieusement aux formes qu’une telle expansion pourrait prendre. Nous en sommes quant à nous arrivé·es à la conclusion qu’avant d’envisager la constitution d’un mouvement antifasciste dit « de masse », les mouvements progressistes (féministes, syndicaux, queers, de défense des droits, etc.) doivent nécessairement assumer pleinement leur caractère anti-fasciste, au sens premier du terme, et agir en conséquence de manière soutenue.

Il faut pour ça, dans un premier temps, reconnaître la nature et l’imminence de la menace.

 

Ressacs

En dépit des pics et des vallées observées ces dernières années, il est évident que nous assistons actuellement à un retour en force de l’extrême droite un peu partout en Occident. L’actualité récente aux États-Unis, au Canada et au Québec ne laisse aucun doute à cet égard. Des partis d’extrême droite participent déjà aux gouvernements dans plusieurs pays d’Europe, en Israël, en Inde et ailleurs dans le monde; Donald Trump mène actuellement dans les intentions de vote aux É.-U.; idem pour le Parti conservateur du Canada, qui a pris un virage de droite populiste aux accents extrémistes sous le leadership de Pierre Poilièvre; et ici, le Parti conservateur du Québec est parvenu à exercer une percée sous la houlette d’Éric Duhaime, qui a fait revivre ce parti moribond en lui injectant un cocktail toxique de libertarianisme et de confusionnisme plaisant particulièrement aux courants complotistes.

À la faveur des multiples crises imbriquées, ces derniers ont accéléré au cours des dernières années leur rapprochement naturel avec l’extrême droite. En plus des délires antisanitaires qui ont marqué la pandémie, les adeptes des fantasmes de complot ont notamment charrié jusqu’ici les obsessions des « fascistes américains », lesquels exercent une influence de plus en plus forte sur la politique institutionnelle de nos voisins du Sud. Ces réseaux fondamentalistes, qui prônent une théocratie chrétienne, s’emploient à éliminer systématiquement les droits acquis au fil des décennies par diverses populations marginalisées, en particulier par le mouvement des femmes et les mouvements pour la libération et la protection des minorités sexuelles et de genre. C’est dans ce mouvement de fond que s’inscrivent d’ailleurs celleux qui, ici et ailleurs au Canada, mènent depuis des mois une croisade pour diaboliser les communautés queers et transgenre, notamment en s’opposant aux lectures du conte en drag et à l’éducation sexuelle de manière générale.

Puis il y a les nazis, qui reviennent dans l’actualité… Et pas seulement à la Chambre des communes, mais aussi dans les rues aux États-Unis, en France et ailleurs en Occident. Pour l’essentiel, les fascistes et les nazis d’ici sont encore endigués, mais comme nous le démontrons dans notre État des lieux de l’extrême droite au Québec en 2023 (en accès libre sur le site Montréal-Antifasciste.info), ces courants trouvent toujours le moyen de se reformer dans l’ombre pour contester leur effacement de l’espace public. On a notamment ici des idéologues et groupuscules d’inspiration fasciste et ultracatholique qui cherchent à réhabiliter l’héritage du nationalisme ethnique canadien-français, avec tout ce que cela implique de recul social, en particulier pour les femmes, les personnes immigrantes et les minorités. Alexandre Cormier-Denis, l’histrion raciste qui a récemment réussi à promouvoir sa marque de commerce en se faisant inviter, puis désinviter des audiences de la commission parlementaire sur l’immigration à Québec, s’inscrit en plein dans ce renouveau ethnonationaliste aux accents fascistes.

Il y a bien sûr lieu de s’inquiéter de cette conjoncture, mais au-delà de l’anxiété légitime, il faut agir concrètement.

 

Normaliser l’antifascisme

L’antifascisme radical, comme tous les courants jugés radicaux, a parfois des rapports tendus avec les mouvements sociaux, mais il en a toujours fait intégralement partie et a toujours eu un rôle (souvent ingrat) à y jouer. En réalité, ces fameux « antifas » de caricature sont parmi vous : iels participent aux mouvements populaires pour la défense des droits, militent dans les syndicats, travaillent ou s’impliquent bénévolement dans les comités de quartier, le milieu communautaire et ailleurs dans la « société civile ». Certain·es commettent même parfois l’odieux de voter! Ce sont vos collègues, parents et camarades de lutte et de vie. Vous en croisez probablement tous les jours.

Il est utile à cet égard de rappeler que l’antifascisme occupe en fait une position d’arrière-garde, c’est-à-dire qu’il remplit discrètement son rôle spécifique – soit de débusquer et de combattre l’extrême droite par tous les moyens nécessaires – dans une optique de défense des mouvements sociaux qui font tendre, chacun à leur manière et dans leur créneau propre, la société tout entière vers la justice sociale et l’égalité économique, mais aussi vers l’antiracisme, le féminisme et l’anticolonialisme. S’il n’y a pratiquement plus de fascistes et de néonazis dans les rues à Montréal depuis les années 1990, si les communautés traditionnellement victimisées par l’extrême droite peuvent y vivre relativement à l’abri de la menace qu’elle faisait jadis peser, et si les organisations progressistes peuvent accomplir leur mandat sans craindre d’être ciblées par elle, c’est en partie parce qu’un patient et rigoureux travail a été effectué et maintenu pour chasser les fascistes de nos rues et de nos espaces. On oublie trop facilement que Montréal est l’une des rares villes de cette importance au monde où une telle situation prévaut, et cela est dû en grande partie aux antifascistes et à leurs méthodes parfois controversées.

Nous persistons à croire que l’antifascisme conserve par définition un germe révolutionnaire, quelles que soient les formes qu’il adopte, car il est indissociable des luttes pour le démantèlement des structures capitalistes et colonialistes qui favorisent tôt ou tard l’essor des idées et des formations fascistes, structures dont l’État bourgeois se porte fidèlement garant par ses institutions et ses forces armées. Mais nous croyons que la construction d’un « mouvement antifasciste » ne peut et ne doit pas dépendre d’une avant-garde « éclairée »… et encore moins d’une arrière-garde dont l’efficacité est en partie tributaire de l’ombre qui l’entoure. L’antifascisme est avant tout un cadre de référence et une praxis que chacun·e de nous doit assumer là où iel se trouve, dans nos milieux de travail, d’étude et de vie, nos quartiers, nos espaces associatifs et culturels.

Si tout le monde n’a pas la possibilité de s’engager directement dans l’action antifasciste, tout le monde peut en revanche en faire valoir l’importance dans ces milieux, y combattre les préjugés à son égard, diffuser l’information qu’elle produit et diriger des ressources vers les organisations antifascistes et alliées lorsque cela est possible. Tout le monde peut également contester et déconstruire les réflexes racistes, sexistes et homophobes qui peuvent encore s’exprimer dans ces milieux, ainsi que le confusionnisme et le complotisme qui tendent de nos jours à s’infiltrer partout. Tout le monde peut contribuer à mobiliser ces milieux lorsqu’il devient nécessaire de monter des campagnes d’autodéfense populaire ou de prendre la rue pour faire barrage aux mouvements d’extrême droite, comme on a dû le faire en 2023 face au mouvement transphobe. Et faute de militer dans un groupe d’affinité antifasciste, rien n’empêche de s’impliquer dans la multitude de projets antiracistes, antisexistes et anticolonialistes existants, voire d’en créer de nouveaux s’ils font défaut à nos milieux immédiats. Ça n’est que lorsque ces pratiques seront normalisées et généralisées autour de nous que nous pourrons prétendre à un véritable mouvement antifasciste.

Le vent de droite souffle fort à nos portes, de plus en plus de politiciens s’y montrent sensibles, et les mouvements réactionnaires prennent du galon. Les multiples crises qui s’exacerbent ne pourront qu’encourager ce mouvement, jusqu’au cœur même du système capitaliste et des États qui le maintiennent artificiellement en vie. Nous croyons que l’autodéfense populaire, la nécessaire résistance aux forces de l’extrême droite, est le seul rempart possible, et que ce rempart dépend entièrement de celleux qui adhèrent encore radicalement aux valeurs de justice et d’égalité.

Il nous incombe plus que jamais d’agir en conséquence, tous les jours.

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